Tribune — Pour un sursaut moral et collectif

Désigner un coupable. Spéculer sur les causes. Échafauder des théories. Distribuer les condamnations. Invoquer la fatalité. Mobiliser les indignations. Puis passer au drame suivant.

Ainsi va le Cameroun. Ainsi s’organise, insidieusement, la banalisation de l’horreur.

Le Camerounais est devenu, malgré lui ou par confort, un spécialiste du commentaire de drame. À peine le sang a-t-il séché qu’une armée d’experts surgit. Chacun possède sa version des faits, son coupable idéal, son explication définitive et sa sentence. Les réseaux sociaux s’embrasent. Les consciences s’émeuvent. Les langues se délient. La compassion fait une brève apparition, le temps d’une publication, d’une indignation ou d’une prière.

Puis le silence reprend ses droits.

Jusqu’au prochain cadavre. Jusqu’à la prochaine femme violentée. Jusqu’au prochain enfant brisé. Jusqu’à la prochaine famille décimée. Jusqu’au prochain scandale financier. Jusqu’à la prochaine catastrophe que nous aurions pu éviter.

Nous commentons les drames avec une remarquable énergie, mais que faisons-nous de ce qu’ils nous révèlent de nous-mêmes ?

Car le véritable scandale ne réside pas seulement dans l’horreur d’un acte. Il réside aussi dans notre capacité collective à nous y habituer. À transformer l’intolérable en sujet de conversation, l’injustice en spectacle, la souffrance en contenu et la mort en épisode.

Nous regardons. Nous réagissons. Nous partageons. Nous condamnons. Puis nous oublions.

Et lorsque l’oubli devient une habitude, l’indifférence cesse d’être une faiblesse individuelle : elle devient un fait social, une culture, presque une institution invisible.

À force de compter les morts, avons-nous cessé de compter les vivants ?

Combien de viols faudra-t-il encore pour que la dignité humaine cesse d’être un slogan ?

Combien de violences domestiques faudra-t-il encore pour que nous cessions de protéger les apparences au détriment des victimes ?

Combien de meurtres crapuleux faudra-t-il encore pour que la vie humaine retrouve son caractère sacré, indépendamment du rang, de la fortune, du sexe, de l’origine ou des relations de celui qui la porte ?

Combien de détournements de fonds faudra-t-il encore pour que nous comprenions qu’un argent public soustrait à sa destination peut signifier des soins indisponibles, des écoles défaillantes, des infrastructures abandonnées et des vies sacrifiées ?

Combien de négligences évitables faudra-t-il encore pour que la responsabilité cesse d’être une formalité administrative et devienne une exigence morale ?

Combien de promesses non tenues, de complicités silencieuses et de démissions individuelles faudra-t-il encore pour que nous regardions enfin le problème en face ?

Combien de litres de sang faudra-t-il encore verser pour construire un pays où il fait simplement bon vivre ?

Et surtout, combien de sang faudra-t-il encore pour que nous comprenions que le problème ne se résume pas toujours à celui qui frappe, viole, tue, détourne ou abandonne ? Il concerne également les systèmes qui rendent ces actes possibles, les institutions qui échouent à les prévenir, les mécanismes qui empêchent d’établir les responsabilités et les solidarités qui se dérobent lorsque les victimes ont besoin de protection.

Il concerne aussi nos silences.

Non pas parce que toute personne silencieuse serait coupable, mais parce qu’une société qui ne se donne pas les moyens de transformer son indignation en protection, en justice et en prévention finit par laisser les mêmes tragédies se reproduire.

Le drame individuel, le miroir d’une société

Nous avons appris à chercher des monstres. Nous devons aussi apprendre à examiner les mécanismes qui les entourent.

La sociologie nous rappelle que les comportements individuels s’inscrivent dans des environnements sociaux. La psychologie sociale nous alerte sur la banalisation de la violence, le conformisme et la dilution de la responsabilité. La philosophie morale nous confronte à notre devoir envers autrui. La pensée politique nous interroge sur la responsabilité des institutions. Et la mémoire collective nous enseigne qu’une société qui ne tire aucune leçon de ses tragédies prépare, consciemment ou non, les conditions de leur répétition.

Mais attention : comprendre les mécanismes n’est pas excuser les actes. Expliquer n’est pas absoudre. Rechercher les causes ne signifie pas effacer la responsabilité des auteurs.

Il s’agit précisément de tenir ensemble deux exigences : que chacun réponde de ses actes et que la société s’attaque aux conditions qui permettent à ces actes de se répéter.

Or, nous semblons souvent préférer le confort de la condamnation à l’inconfort de la transformation.

Désigner un coupable nous dispense parfois d’interroger nos propres responsabilités. Accuser un individu nous évite d’examiner une chaîne de défaillances. Pleurer une victime nous dispense trop facilement de demander quelles mesures auraient pu la protéger.

Et pendant que nous débattons de ce qui s’est passé, trop rarement nous organisons-nous pour empêcher que cela recommence.

Le vivre-ensemble ne se décrète pas. Il se prouve.

Nous aimons invoquer le vivre-ensemble, la paix sociale, l’unité nationale et la solidarité. Mais que valent ces mots lorsqu’une victime doit supplier pour être crue, lorsqu’une femme craint de dénoncer son bourreau, lorsqu’un citoyen renonce à réclamer justice, lorsqu’un détournement devient une affaire de clan et lorsqu’une négligence connue ne produit aucune conséquence ?

Le vivre-ensemble n’est pas la simple coexistence de populations sur un même territoire. Ce n’est pas le silence imposé au nom de la paix. Ce n’est pas l’obligation de sourire devant l’injustice pour préserver les apparences.

Le vivre-ensemble commence là où la dignité de l’autre devient une limite que personne ne peut franchir impunément.

Il exige des institutions qui protègent, une justice qui établit les responsabilités, des services publics qui fonctionnent, des citoyens qui refusent la complicité et des communautés capables de soutenir les victimes plutôt que de les abandonner à leur sort.

Il exige aussi que nous cessions de confondre l’émotion avec l’action, la viralité avec la mobilisation, la dénonciation avec la réparation et la multiplication des discours avec le progrès moral.

Aucun territoire ne devrait se satisfaire de voir ses tragédies défiler sans que des enseignements vérifiables en soient tirés. Aucune communauté ne devrait considérer comme normale la répétition de souffrances qu’elle pourrait contribuer à prévenir.

Et si nous ne pouvons citer aucun territoire comme exemple parfait, nous pouvons au moins exiger que chaque drame conduise à des changements concrets, évaluables et durables.

Le prochain drame est-il déjà en préparation ?

Voilà la question que nous préférons peut-être ne pas poser.

Derrière chaque tragédie se trouvent parfois des signaux ignorés, des alertes négligées, des victimes qui n’ont pas été entendues, des responsabilités diluées et des mécanismes de contrôle défaillants.

Le drame éclate au grand jour, mais ses conditions d’émergence ont souvent une histoire.

Que faisons-nous de cette histoire ? Qui documente les défaillances ? Qui protège les personnes exposées ? Qui exige des comptes ? Qui vérifie que les mesures annoncées sont réellement appliquées ? Qui revient six mois plus tard pour savoir si quelque chose a changé ?

Si, après chaque scandale, nous ne conservons que les images, les rumeurs et les indignations, alors nous ne construisons pas une mémoire collective : nous constituons une archive de nos impuissances.

Et si chaque nouvelle tragédie chasse la précédente de notre conscience sans modifier nos comportements, nos institutions ou nos exigences, alors notre capacité à commenter devient paradoxalement le masque de notre incapacité à agir.

Le spectacle des horreurs continuera. Les victimes changeront de nom. Les familles porteront seules des douleurs que les mots publics ne répareront jamais. Et nous trouverons, encore, de nouvelles raisons de nous indigner.

Jusqu’à quand ?

Il est temps de rompre le cycle.

Cette tribune n’est ni une condamnation indistincte du peuple camerounais ni une invitation à désigner collectivement des coupables. Elle est une interpellation adressée à chacun, selon sa place, son pouvoir et ses responsabilités.

Aux citoyens : refusons de faire de la souffrance un divertissement. Vérifions les faits, protégeons les victimes, dénonçons les abus et exigeons des réponses.

Aux médias et aux utilisateurs des réseaux sociaux : ne faisons pas de la tragédie une marchandise émotionnelle. Informer, c’est aussi documenter les suites, suivre les engagements et rappeler les responsabilités.

Aux institutions : ne laissez pas l’indignation publique tenir lieu de justice. Prévenez, enquêtez, sanctionnez lorsque les faits sont établis, réparez autant que possible et rendez compte.

Aux responsables communautaires, éducatifs, religieux et associatifs : faisons de la dignité humaine une pratique quotidienne, pas seulement un thème de discours.

Et à chacun de nous : interrogeons les petites tolérances, les silences contraints, les complicités ordinaires et les injustices que nous acceptons tant qu’elles frappent quelqu’un d’autre.

Car une société ne se mesure pas seulement à ses routes, à ses immeubles, à ses richesses ou à ses ambitions économiques. Elle se mesure aussi à la manière dont elle protège les plus vulnérables, traite ses victimes, juge ses responsables et empêche que l’inacceptable devienne ordinaire.

Le Cameroun n’a pas seulement besoin de citoyens capables de commenter ses drames. Il a besoin de citoyens, d’institutions et de communautés capables d’en tirer les conséquences.

Nous n’avons pas besoin d’attendre le prochain mort pour découvrir que la vie mérite d’être protégée. Nous n’avons pas besoin d’un nouveau scandale pour nous souvenir que l’argent public appartient à tous. Nous n’avons pas besoin d’une nouvelle victime pour comprendre que la dignité humaine ne se négocie pas.

Le sursaut que nous appelons ne viendra pas d’une indignation plus bruyante, mais d’une conscience plus exigeante, d’une responsabilité mieux assumée et d’une volonté collective de transformer nos pratiques.

La vraie question n’est donc plus : « Qui est le coupable de ce drame ? »

Elle est aussi :

Qu’avons-nous laissé faire ? Qu’aurions-nous pu empêcher ? Qu’allons-nous changer ? Et comment saurons-nous que nous avons réellement changé quelque chose ?

Parce qu’au bout du compte, chaque drame que nous commentons sans en tirer de leçon nous pose la même question, brutale, inconfortable, incontournable :

Combien de morts faudra-t-il encore pour que nous décidions enfin de vivre ?

Thierry

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